L'image du Moyen Âge, souvent dépeinte comme une période de barbarie médiévale, de saleté omniprésente et d'obscurantisme, est profondément ancrée dans l'imaginaire collectif. Les représentations populaires, renforcées par le cinéma français, comme la célèbre scène de Jacquouille la Fripouille découvrant l'électricité dans le film "Les Visiteurs", peignent un tableau caricatural de l'homme médiéval aux habits sales et aux manières grossières. Pourtant, cette vision réductrice occulte une réalité bien plus nuancée. Loin des idées reçues, les hommes et les femmes du Moyen Âge accordaient une réelle importance à leur hygiène corporelle et à leur santé. De nombreux traités de médecine et livres de bonnes manières de l'époque rappellent d'ailleurs l'importance de la propreté.

L'idée reçue d'une saleté généralisée au Moyen Âge trouve ses racines bien avant le film "Les Visiteurs". Elle fut, en partie, propagée par des historiens du 19e siècle, comme Jules Michelet, qui écrivait dans "La Sorcière" : « La guerre que le Moyen Âge déclara et à la chair, et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d’un saint est vanté pour ne s’être jamais lavé même les mains. Et combien moins le reste ! ». Ces affirmations, réfutées aujourd'hui par les recherches, se basent sur une confusion entre la réalité des premiers siècles du Moyen Âge, où la saleté existait effectivement, et les périodes ultérieures. Danièle Alexandre-Bidon, historienne médiéviste, explique que cette réalité ancienne, limitée à quelques saints ou ermites isolés, fut « projetée sur mille ans de Moyen Âge […] et sur toute la population ».
Les historiens et archéologues, à partir des années 1960 et 1970, ont commencé à s'intéresser à la vie quotidienne médiévale à travers la « culture matérielle » et l'examen des accessoires d'hygiène. Plus tard, dans les années 1980, les premières études sur la médecine, la propreté et le thermalisme ont révélé l'importance que tenait l'hygiène à l'époque. Les clichés furent ensuite renforcés par une certaine méconnaissance. L'historienne souligne que « la propreté était absolument partout et tout le temps, les bains étaient habituels ». L'idée d'être sale ou de sentir mauvais répugnait absolument au monde médiéval, notamment aux gens de qualité et à la bourgeoisie des villes.
Le bain tenait une place essentielle dans la société médiévale, l'eau étant alors considérée comme purificatrice. Si l'on ne se lavait pas encore le corps en entier quotidiennement, on se nettoyait toutefois le visage, les mains et les pieds chaque jour. Chez les nobles, le bain devenait un acte social, intégré aux cérémonies, aux adoubements ou aux offices religieux. Les châteaux étaient équipés de latrines, de bains, de thermes et même de petites piscines.
Pour les classes plus modestes, le bain pouvait être improvisé dans un cuveau à lessive, ou pris dans les bains publics de la ville. Dès le 13e siècle, tous les grands quartiers urbains possédaient leur bain public, et il était signe de bonnes mœurs et de bonne sociabilité d’y aller une fois par semaine. Le bain était également considéré comme le traitement favori des médecins dès qu’on avait la moindre maladie. Au-delà de ses vertus nettoyantes et désodorisantes, le bain contribuait au soin et au maintien de la santé, tant chez les personnes malades que chez les femmes enceintes. Les bébés étaient lavés à chaque fois qu’on les allaitait, c’est-à-dire plusieurs fois par jour.

Presque tout le monde possédait des objets consacrés à l’hygiène. Chez les aristocrates, ces accessoires étaient nombreux : des peignes, des pinces à épiler, de petites piquettes pour nettoyer les dents et les ongles figuraient parmi leurs possessions courantes. Hommes et femmes considéraient « la beauté et la santé de la chevelure [comme] absolument essentielles, […] surtout pour séduire ». Les cheveux étaient ainsi lavés une fois par semaine. Pour se savonner, les paysans n’achetaient pas de pains de savon, contrairement aux nobles, mais cueillaient des plantes saponaires au bord des rivières.
Le soin de la bouche était également pris en compte. Des instruments pour nettoyer les dents figuraient parmi les possessions courantes. La médecine médiévale, héritière des traditions gréco-romaines et de la médecine arabo-musulmane, intégrait des pratiques visant à équilibrer le chaud, le froid, le sec et l’humide du corps, dans une approche holistique du soin.
À l'ère médiévale, on veillait également à la propreté de son intérieur. Mais une fois le seuil des foyers franchi, la réalité était tout autre. Faute de gestion des déchets et d’un système d’égouts, les rues et les places publiques regorgeaient de matières fécales et d’immondices, sources de nombreuses maladies. L’historienne reconnaît qu' « on n’arrivait absolument pas à maintenir les villes propres ». Cela s'expliquait par le fait que « chacun voulait garder sa maison propre et pour [la] garder propre, on jetait tout ce qui était sale dehors, dans la rue », y compris les matières fécales. Les latrines, ou toilettes d’antan, étaient d’ailleurs souvent construites en encorbellement et donnaient directement sur la voie publique.
Au-delà des odeurs pestilentielles, l’insalubrité des villes favorisait la propagation de nombreuses maladies, dont la peste. Selon la pensée médicale médiévale, « on tombait malade à cause des miasmes, [ces émanations] transportées par l’air et notamment les mauvaises odeurs, qui pénètraient dans la peau ». Peu à peu, cette conception fit naître l’idée que l'amélioration de la propreté urbaine pourrait contribuer à réduire les maladies et la mortalité. Les premières mesures concrètes d’assainissement, comme la création de collecteurs d’ordures professionnels, n'apparurent toutefois qu’à la fin du 15e et au début du 16e siècle.

La médecine médiévale s'étend sur près de mille ans, du 5e au 15e siècle, et a connu des évolutions significatives. Héritière de la médecine gréco-romaine, elle s'est enrichie des apports de la médecine arabo-musulmane. L'influence de la médecine de langue arabe sur l'Occident médiéval fut décisive, avec des traductions d'ouvrages fondamentaux comme le Canon de la médecine d’Avicenne, qui supplanta d'autres textes dans les universités.
La médecine cléricale, souvent appelée médecine monastique, était pratiquée dans le cadre d'un devoir religieux. Les monastères disposaient d'infirmeries et de jardins d'herbes médicinales. Les guérisseurs populaires et rebouteux transmettaient leurs connaissances de maître à apprenti. Les saints étaient également sollicités pour guérir les malades, cette pratique étant considérée comme une méthode thérapeutique couramment employée.
Dès le 13e siècle, les médecins, qui étudient les textes classiques de médecine savante dans les universités, constituent l'élite de la profession médicale. Une hiérarchie informelle se met en place, avec au sommet les maîtres universitaires, suivis des médecins licenciés, des chirurgiens licenciés, puis des corporations de barbiers-chirurgiens et d'apothicaires, et enfin des soignants empiriques.
La Renaissance marqua un tournant inattendu dans la perception de l'hygiène. Alors qu'au Moyen Âge, on croyait que l'eau aidait le corps à évacuer les maladies, une nouvelle conception émergea : « on finit par penser le contraire : si on se baignait, les pores de la peau s’ouvraient bel et bien mais pour laisser entrer tous les miasmes », explique Danièle Alexandre-Bidon. Cette peur des maladies transforma radicalement les pratiques.
En moins d'un quart de siècle, les bains publics des villes, considérés comme des foyers de contagion, fermèrent les uns après les autres. « C’est par peur de la maladie, dans le souci d'être en bonne santé, qu'on interdit les bains », insiste l'historienne. Dans les milieux modestes, plus personne ne se baignait. Paradoxalement, chez les aristocrates, la fascination pour l’Antiquité et les thermes romains ne cessait de croître.
De plus en plus, on renonça à la toilette mouillée pour aboutir à ce qu’on appela, au 17e siècle, la toilette sèche. « On se lavait en se frottant avec des tissus, à sec », précise-t-elle. Le souci d’hygiène restait toutefois intact, mais s'exprimait d'une autre forme. Les vinaigres aromatiques auprès des classes les plus aisées remplacèrent ainsi le bain. Ce renversement marqua un tournant. Cette peur marqua un effet d’inversion : plus on voulait se protéger, plus on s’éloignait de l’eau. L'usage du parfum et des linges propres devint une alternative. Le paradoxe est frappant : alors que le Moyen Âge avait développé des pratiques de propreté, la Renaissance, pourtant synonyme de renouveau culturel, vit une dégradation des normes d'hygiène corporelle, privilégiant le parfum et les linges propres à l'eau.
L'histoire de la propreté au Moyen Âge, loin d'être une simple affaire de saleté, révèle une complexité où se mêlaient santé, religion et culture du corps. Réhabiliter une époque injustement ternie par des clichés tenaces est essentiel pour comprendre la richesse et les nuances de notre passé. Les fondations fragiles des idées préconçues doivent céder la place à une analyse rigoureuse des faits historiques, démontrant que les éléments de propreté étaient bien présents, bien que parfois masqués par les réalités urbaines ou les évolutions des mentalités.
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