La Société des Usines Chausson, nom qui évoque une riche histoire industrielle française, fut bien plus qu'un simple fabricant de pièces automobiles. Née au début du XXe siècle de la vision de deux frères chaudronniers, cette entreprise s'est métamorphosée au fil des décennies, passant de la production de radiateurs pour l'aviation naissante à celle d'autocars, d'utilitaires, et même de camping-cars, laissant une empreinte indélébile sur le paysage automobile national. Son parcours est celui d'une ascension fulgurante, d'innovations audacieuses, et finalement, d'une lutte acharnée contre les mutations d'un secteur en constante évolution.

L'histoire de Chausson débute en 1907 à Asnières-sur-Seine, lorsque les frères Chausson fondent leur entreprise de chaudronnerie. Leur spécialité initiale, les radiateurs, trouve rapidement un marché florissant dans l'industrie automobile encore balbutiante. L'avènement de la Première Guerre Mondiale marque un tournant décisif. Chausson réoriente sa production vers l'aviation, devenant un fournisseur crucial pour l'effort de guerre allié. Au point culminant de cette période, les radiateurs Chausson équipent environ 80 % des avions alliés, témoignant de l'excellence technique et de la capacité d'adaptation de l'entreprise.
Ce succès dans le domaine de la radiateur ne s'est pas démenti au fil du temps. En 1917, dix ans seulement après sa création, Chausson est déjà reconnu comme le plus important fabricant mondial de radiateurs d'avions. Cette position de leader mondial sera d'ailleurs réaffirmée en 1973, prouvant la constance de l'innovation et de la qualité de leurs productions thermiques.
Au tournant des années trente, Chausson opère un choix audacieux qui redéfinira son avenir : se lancer dans l'emboutissage de carrosseries. Cette nouvelle orientation stratégique ouvre la voie à une diversification encore plus poussée. Durant la Seconde Guerre Mondiale, malgré l'occupation allemande qui réquisitionne l'entreprise pour servir l'effort de guerre, notamment pour la production de carlingues d'avions, un bureau d'études clandestin poursuit ses travaux. Cette activité secrète, menée dans le plus grand secret, jette les bases de productions futures.
À l'issue de la guerre, Chausson aborde les années cinquante avec un portefeuille industriel impressionnant. L'entreprise ne se contente plus de produire des radiateurs ; elle s'est lancée dans la fabrication d'autocars, de camionnettes, mais aussi de réfrigérateurs, et a même exploré des domaines tels que le train et l'avion. Cette polyvalence industrielle témoigne de la vision avant-gardiste de la direction et de la capacité d'innovation de ses équipes.
Un chapitre particulièrement marquant de l'histoire de Chausson réside dans son rôle pionnier dans la conception d'autocars et d'autobus. De 1942 à 1959, Chausson a produit des véhicules de transport collectif qui ont marqué leur époque. Cette période voit également l'entreprise devenir un acteur important de l'industrie des véhicules en France, notamment en devenant actionnaire du constructeur automobile Chenard et Walcker dès 1936.
L'une des innovations les plus significatives de Chausson, déjà ancienne mais d'une importance capitale, fut l'évolution de la construction des autocars et autobus. Traditionnellement, un châssis supportait une carrosserie monocoque autoporteuse, le standard de l'industrie automobile. Chausson, s'inspirant de techniques déjà utilisées par des marques comme Isobloc, a développé une approche novatrice : une caisse unique assemblée à partir de tubes soudés, habillée de tôles d'acier nervurées et pliées. Ce système, boulonné ou soudé, assurait à la fois l'habitabilité de la structure et sa rigidité intrinsèque. Cette technique du châssis-coque, bien que nécessitant une main-d'œuvre qualifiée pour l'assemblage des tubes, offrait un avantage considérable : un allègement significatif du poids du véhicule. Pour une puissance moteur constante, cela se traduisait par des performances accrues, rendant les véhicules plus agiles et plus économes en carburant.
En 1942, l'intégration de la société dans Saviem marque une étape importante. Les caisses produites par Chausson étaient alors transférées chez Saviem à Annonay, en Ardèche, pour y assurer la finition et la distribution. Les véhicules arboraient fièrement le nom Chausson en grand sur la face avant et Saviem en petit, tandis que la disposition s'inversait à l'arrière, symbolisant cette collaboration.

L'histoire de la Chausson CHS est celle d'un rêve d'après-guerre, d'une innovation prometteuse qui s'est heurtée à la dure réalité des contraintes économiques et politiques. Élaboré dans la clandestinité pendant l'occupation allemande, ce prototype de microcar portait l'ambition de l'entreprise pour l'après-guerre. Conçu pour une production de grande série, ce cabriolet représentait une avancée stylistique et technique notable, avec des inspirations américaines pour sa partie avant et des phares intégrés dans les ailes.
La CHS se distinguait par des caractéristiques techniques avant-gardistes pour l'époque : une caisse autoporteuse, des roues indépendantes, des suspensions à ressorts multiples et la traction avant. Elle était étudiée par un grand groupe, et non par des artisans, ce qui lui conférait une conception d'envergure industrielle.
Le prototype fut dévoilé au public lors du Salon de l'Automobile de 1946, recevant un accueil favorable. Il semblait promis à un bel avenir. Cependant, le sort de la voiture fut scellé par le Plan Pons, une politique industrielle imposée par l'État français aux constructeurs automobiles pour les cinq années de l'après-guerre. Si Chausson se voyait attribuer le marché des autobus et les matières premières nécessaires pour lancer cette activité, la petite CHS reçut un veto de l'État. La fabrication en grande série s'avéra impossible en France en raison des restrictions d'acier en vigueur.
L'idée d'une commercialisation outre-Manche fut explorée. Tom Delaney, un ancien dirigeant de la société Delaney-Gallay rachetée par Chausson, découvrit la voiture et obtint la permission de Chausson pour lui trouver des débouchés au Royaume-Uni. Le constructeur Wolseley manifesta un intérêt, mais le manque de matières premières et les royalties demandées par Chausson firent échouer le projet. D'autres constructeurs britanniques, comme Humber et Aston Martin, étudièrent également la petite Chausson CHS, mais aucun ne jugea le projet suffisamment rentable pour justifier l'investissement.
Importé au Royaume-Uni par un passionné d'automobiles convaincu de son potentiel, le prototype rencontra les mêmes obstacles liés au manque de matières premières, et sa mise en production échoua. Après de multiples tentatives, la CHS finit par être oubliée dans un garage britannique pendant près de 70 ans, avant de réapparaître et de devenir un témoignage fascinant d'une épopée industrielle. Depuis septembre 2017, ce prototype exceptionnel est exposé à la Cité de l'Automobile à Mulhouse, un écrin remarquable pour une voiture qui incarne l'audace et l'innovation de Chausson.
Les années 1970 marquent la période de plus important développement pour le groupe Chausson, employant alors environ 15 000 salariés. Les usines s'étendent à travers la France, avec des sites à Asnières-sur-Seine, Gennevilliers, Argenteuil, Meudon, Reims, Montataire, Maubeuge et Laval. Durant cette période, Chausson confirme son statut de leader, devenant le premier constructeur de radiateurs au niveau mondial en 1973 et le premier constructeur européen de véhicules utilitaires légers au début des années 1980.
Cette ascension spectaculaire, partie de rien par deux frères chaudronniers venus de l'Yonne avec une simple sacoche à outils, témoigne d'une capacité entrepreneuriale hors norme. Le groupe devient un acteur majeur de la production automobile française, tant par sa capacité de sous-traitance que par ses propres productions.
Cependant, cette période de gloire n'est pas exempte de défis. L'industrie automobile traverse des crises majeures, notamment à cause des deux chocs pétroliers qui bouleversent les marchés et les stratégies des constructeurs. De plus, la perte progressive du contrôle de la société par la famille fondatrice, associée à la disparition de la seconde génération familiale, entraîne un basculement du pouvoir au profit de puissants clients-actionnaires.
Les années 1990 sont synonymes de restructuration pour la Société des Usines Chausson. Cette période est décrite comme longue et douloureuse, marquée par d'importants mouvements sociaux, des grèves et des débrayages qui entraînent des arrêts de production. Ces perturbations sont provoquées par une logique d'alliance entre constructeurs automobiles décidée par les actionnaires. Les stratégies de concentration et de rationalisation à l'échelle mondiale, visant à optimiser les coûts et à faire face à une concurrence accrue, ont des conséquences dramatiques pour les sites de production et les employés.
La logique d'alliance entre constructeurs automobiles, dictée par les impératifs économiques et stratégiques des actionnaires, débouche finalement sur le dépôt de bilan de l'entreprise en septembre 1993. Cette issue tragique met un terme à une aventure industrielle de près de 86 ans. La disparition de Chausson, acteur essentiel de l'industrie des véhicules en France, représente une perte significative pour le tissu économique et social, et marque la fin d'une époque pour la carrosserie et les échangeurs thermiques automobiles français.
L'histoire de Chausson, de ses débuts modestes à son apogée industriel, puis à sa chute, est un cas d'étude fascinant sur l'évolution de l'industrie automobile, l'importance de l'innovation, mais aussi la fragilité des empires industriels face aux mutations économiques et aux stratégies des grands groupes. Le souvenir de ses innovations, de ses autocars emblématiques et de son prototype audacieux perdure, témoignant d'un héritage industriel riche et complexe.
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