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Sur les bords de l'Aisne, la papeterie Everbal produit du papier recyclé. L'entreprise fabrique bien 40 000 tonnes de papier recyclé par an, c'est une filiale du groupe Clairefontaine. Mais derrière les éléments de langage, à en croire les rapports d'inspection et les arrêtés préfectoraux qui jalonnent ces dernières années, la réalité n'est pas toute verte. Une analyse approfondie des pratiques de l'usine révèle des préoccupations environnementales récurrentes, soulevant des questions sur la gestion de ses installations et son engagement envers la durabilité.

Vue aérienne de la papeterie Everbal

L'Utilisation Anormale de la Chaudière au Fioul Lourd : Un Dévoiement du Rôle de Secours

Le 26 juin dernier, les inspecteurs de la Dreal, la direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement des Hauts-de-France, visitent la papeterie située à Évergnicourt, tout près des Ardennes. Pour produire de la pâte à papier à partir des vieux papiers qu'elle recycle, Everbal doit chauffer ces derniers avec de la vapeur d'eau. Les inspecteurs découvrent que pour l'année 2023, l'entreprise a utilisé sa chaudière au fioul lourd bien plus qu'elle n'est autorisée à le faire.

L'entreprise a le droit de faire fonctionner cette chaudière au maximum 500 heures par an, en secours en cas de dysfonctionnement des chaudières à biomasse. En 2023, elle a été utilisée 1192 heures. Les arguments de l'entreprise ne sont pas convaincants pour les inspecteurs. "Lors de la visite, l'exploitant a fait mention de nombreux problèmes techniques sur les chaudières biomasse en 2023, mais les éléments mis à disposition de l'inspection n'ont pas mis en évidence de réels problèmes techniques nécessitant les arrêts complets et longs (…), peut-on lire dans le rapport. Cette chaudière est donc sortie de son rôle de secours, ce qui pose problème à deux niveaux."

Ce dévoiement de l'usage de la chaudière au fioul lourd soulève une double préoccupation environnementale. Premièrement, la combustion du fioul émet des substances très polluantes, les SOx et les NOx. Ces oxydes de soufre et d'azote sont connus pour contribuer à la formation de pluies acides et à la dégradation de la qualité de l'air, affectant la santé humaine et les écosystèmes. Installée près de la rivière Aisne, cette papeterie a pollué le cours d'eau à plusieurs reprises, ce qui aggrave l'impact de ces émissions atmosphériques sur l'environnement aquatique.

Diagramme des émissions de SOx et NOx

Le Marché du Carbone et la Stratégie d'Everbal : Une Ambiguïté Persistante

Pour comprendre le deuxième problème que pose l'utilisation excessive de la chaudière au fioul, il faut s'intéresser au marché européen des quotas carbone. De façon simplifiée, au-delà d'une certaine quantité d'émissions de CO2, une usine peut acheter le droit à polluer plus. C'est ce qu'on appelle un quota carbone, le prix est fixé sur un marché européen à la tonne de CO2 émise. Il fluctue : en 2023, le prix de la tonne de CO2 a atteint des sommets, près de 100 € la tonne sur certains mois.

Si une entreprise utilise plus de 95 % de biomasse locale pour produire son énergie, elle peut sortir de ce dispositif et n'a plus à acheter de quotas carbone, car son modèle énergétique est considéré comme vertueux. C'est ce qu'Everbal tente de faire depuis plusieurs années. Sa demande n'a jamais été acceptée en raison de problèmes dans les données fournies à l'administration. L'utilisation de la chaudière au fioul lourd éloigne un peu plus cette perspective. Les nombreuses imprécisions sont-elles dues à une tentative de dissimulation ? Cette situation jette un doute sur la transparence de l'entreprise concernant ses pratiques énergétiques et sa volonté réelle de se conformer aux objectifs de transition écologique.

A quoi sert le marché du carbone en Europe ?

La Provenance des Plaquettes Forestières : Un Impact sur les Émissions Indirectes

L'entreprise est également mise en demeure par la préfecture de respecter la législation en vigueur sur la provenance des plaquettes forestières qu'elle utilise. Celles-ci doivent venir d'un rayon de 50 km autour du site. Le rapport d'inspection de juin atteste qu'elles viennent parfois de plus de 100 km, ce qui augmente de fait les émissions associées à l'activité de la papeterie. Le transport de ces matières premières sur de plus longues distances génère une empreinte carbone supplémentaire, qui contredit l'objectif de valorisation de ressources locales et durables.

Un Passif Environnemental : Des Incidents Répétés sur l'Aisne

Ce n'est pas la première fois qu'Everbal attire l'attention dans le registre de la protection de l'environnement. Le 15 juillet 2017, l'eau de l'Aisne se teinte d'un bleu vif. Des centaines de poissons morts flottent, ventre à l'air. "La montée en charge des effluents dans les réseaux a eu pour conséquence d’orienter les effluents vers un ancien réseau de tuyauterie du site, inconnu de l’exploitant, et qui se rejetait directement dans l’Aisne" indique le rapport d'activité de la DREAL. D'après l'arrêté préfectoral du 24 août 2017, l'entreprise n'a pas fourni de rapport d'accident suite à cette pollution. Sur cette portion de l'Aisne, la pêche est interdite jusqu'en décembre.

Au printemps 2018, d'autres écoulements colorés sont constatés par les pêcheurs. Ils proviendraient de stockage de papiers et ne seraient pas dangereux.

Le 25 juin 2023, c'est une nappe d'hydrocarbures qui recouvre les eaux de l'Aisne. La cuve où est stocké le fioul de la chaudière a dysfonctionné. "Un défaut de mesure de niveau dans la cuve intermédiaire a entraîné une alimentation en carburant au-delà de la capacité de la cuve et de la rétention associée. Le trop-plein du fait de la pente du sol s'est infiltré dans le mur et pollué l’Aisne" indique l'inspecteur. Le mur en question n'était pas étanche, souligne le rapport. Des précisions quant à la fiabilité de la sonde de mesure du niveau sont demandées. "Le niveau de confiance accordé à l'efficacité de la sonde de mesure de niveau a écarté le scénario de l'accident. Le retour d'expérience doit inciter l'exploitant à évaluer le risque sur les équipements similaires à l’échelle du site" indique le rapport. Ces incidents répétés témoignent d'une gestion des risques qui semble faire défaut, malgré les leçons qui auraient dû être tirées des événements passés.

Carte du cours de l'Aisne avec la localisation d'Évergnicourt

Des Déficiences dans la Gestion des Déchets et des Rejets Atmosphériques

En décembre 2023, les inspecteurs retournent sur le site. Ils notent qu'aucun registre ni procédure de nettoyage des zones de stockage du papier n'existent, bien que celui-ci semble correctement réalisé. L'absence de documentation formelle pour ces opérations essentielles peut entraîner une gestion moins rigoureuse et une augmentation potentielle des risques.

Les inspecteurs notent aussi l'incapacité de l'exploitant à fournir les mesures de rejets de pollution atmosphérique pour 2023. Cette lacune dans la communication des données est préoccupante, car elle empêche une évaluation précise de l'impact de l'usine sur la qualité de l'air et la conformité avec les réglementations en vigueur.

Pour ce qui est des risques de rejets de matières polluées dans l'environnement, "le plan des réseaux n'est pas complet, en effet les points de rejets ne sont pas correctement identifiés ainsi que le point de pompage. L'inspection identifie trois points de rejets (biomasse, stockage bobines et fabrication) sur les cinq autorisés. Les sens d'écoulement ne sont pas correctement matérialisés." Ces fameux réseaux ont pourtant déjà joué des tours à l'industriel, comme en témoigne la pollution de l'Aisne en 2017. L'absence de cartographie précise et la matérialisation insuffisante des réseaux hydrauliques augmentent le risque de déversements accidentels et rendent plus complexe la réponse en cas d'incident.

Conclusion sur la Gestion et les Installations

Installations vétustes, gestion dépassée par l'exigence des normes actuelles ou négligence coupable ? La succession d'incidents et les manquements relevés par les inspections soulèvent de sérieuses interrogations quant à la gestion environnementale de la papeterie Everbal. L'entreprise, qui se positionne sur le marché du papier recyclé, doit impérativement revoir ses pratiques pour garantir la protection de l'environnement et la conformité avec la réglementation. Le refus de communiquer avec la presse par la direction d'Everbal ne fait qu'alimenter les inquiétudes quant à la transparence de ses opérations. Une vigilance accrue de la part des autorités et une démarche proactive de l'entreprise sont nécessaires pour rétablir la confiance et assurer un avenir plus durable à cette industrie locale.

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