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L'histoire de Poclain est indissociable de l'innovation et de la passion mécanique, un parcours jalonné de modèles qui ont non seulement marqué l'industrie des travaux publics mais ont également contribué à façonner le paysage industriel français. Des premières adaptations d'engins de chargement aux imposantes pelles hydrauliques qui ont conquis le monde, Poclain a su, à travers les décennies, repousser les limites de la technologie pour offrir des solutions toujours plus performantes et polyvalentes. La saga Poclain, c'est l'histoire d'une famille, d'une entreprise et d'une vision qui ont transformé un petit atelier en un fleuron industriel de renommée internationale.

Les Origines Modestes : De l'Agriculture aux Premières Innovations

L'aventure Poclain débute en 1927 à Verberie, dans l'Oise, sous l'impulsion de Georges Bataille. Fils et petit-fils d'agriculteurs, il hérite d'une tradition terrienne mais nourrit une passion précoce pour la mécanique, qu'il avait commencé à explorer lors d'études d'ingénieur agronome interrompues par la guerre. Après son retour du front, il constate la rareté et la difficulté d'entretien des tracteurs dans les campagnes françaises. C'est dans ce contexte qu'il s'associe à un mécanicien, Antoine Léger, pour fonder « Bataille et Léger », un atelier dédié à la réparation de voitures et de tracteurs, ainsi qu'à la fabrication d'équipements pour machines agricoles.

Suite au décès prématuré d'Antoine Léger en 1929, Georges Bataille reprend seul l'atelier, le transférant au Plessis-Belleville, en face de la ferme familiale. Le 12 décembre 1930, l'entreprise prend le nom d'« Ateliers de Poclain ». L'origine du nom est d'ailleurs intéressante : l'emplacement choisi par Georges Bataille jouxtait une mare utilisée autrefois pour le rouissage du lin. Dans le patois picard local, une mare se dit « poche », prononcé « poque ». Par contraction, « poque à lin » devint « Poclin », puis « Poclain », donnant ainsi son nom au lieu-dit et à l'entreprise.

Avant-guerre, en 1939, Poclain compte une cinquantaine d'employés. La Seconde Guerre mondiale impose une réorientation des activités, avec des contrats pour la fabrication de remorques pour systèmes d'épuration des eaux, de chariots transportant des gaz, et la mise sur pneus de groupes électrogènes. Malgré les difficultés d'approvisionnement en matériaux et en main-d'œuvre durant l'occupation, l'entreprise parvient à maintenir une activité de réparation et de bricolage. La libération en 1944 permet une reprise des activités, et bientôt, les ventes dépassent le niveau d'avant-guerre. C'est à cette époque que les fils de Georges, Jacques et Pierre, tous deux ingénieurs diplômés de l'IDN, rejoignent l'entreprise, apportant avec eux une nouvelle dynamique et une expertise technique précieuse.

Ancienne ferme française avec un tracteur d'époque

La Révolution Hydraulique : L'Avènement de l'Hydropelle

L'après-guerre marque un tournant décisif pour Poclain. Le besoin de mécanisation dans les travaux agricoles est criant, notamment pour les tâches pénibles comme le chargement des remorques. Après la guerre, les « Ateliers de Poclain » avaient adapté un engin de chargement sur un Dodge 4x4 provenant des surplus américains. Le système Lambert pouvait soulever une charge de 1 tonne à 4 mètres de hauteur et était équipé soit d'une fourche soit d'un rateau ramasseur. Cet engin est depuis inscrit au catalogue, répondant sans pleinement convaincre à une des phases les plus pénibles des travaux agricoles : le chargement des remorques. Le besoin est sans doute là mais la solution technique se dérobe. Le mouvement le plus simple, le coup de fourche, la pelletée, semble encore une fois le plus dur à reproduire.

C'est en feuilletant une revue américaine que Georges Bataille découvre une petite machine de levage utilisant l'hydraulique et attelée à un tracteur. Ce procédé éveille immédiatement sa passion pour la mécanique, d'autant plus que l'hydraulique avait déjà été employée dans ses ateliers pour des chariots agricoles et du matériel destiné à l'Afrique. Son fils Pierre se passionne à son tour pour le procédé et, avec l'ingénieur Gérard Coolen, les premiers croquis sont esquissés. Le chemin est semé d'embûches : la cinématique est difficile à mettre au point, et l'engin, conçu pour être simple, se révèle complexe à concevoir.

Le premier essai du prototype, début octobre 1951, tourne court. La haute pression fait éclater les circuits au bout de trois minutes, aspergeant d'huile son conducteur, Pierre Bataille, et les spectateurs. Malgré cet incident, le potentiel est évident, et la construction d'un second prototype est décidée. L'hiver 1951-1952 est consacré à l'amélioration et aux tests.

Enfin, en mars 1952, au Salon de la Machine Agricole, l'hydropelle TU est présentée pour la première fois au public. Bien qu'encore imparfaite et ne pouvant fonctionner que deux heures d'affilée, elle suscite l'intérêt. M. de Bosredon, agent des « Ateliers de Poclain » à Bergerac et passionné de mécanique, insiste pour l'acheter, entrevoyant déjà les vastes possibilités de cet engin. La vente se fait, non sans que Pierre Bataille ait mis en garde l'acheteur sur les limitations de la machine.

Schéma technique d'un système hydraulique de pelle excavatrice

L'Essor Commercial : De l'Agriculture aux Chantiers

Conçue initialement pour le monde agricole, l'hydropelle TU va progressivement entraîner l'entreprise vers un nouveau marché : celui des chantiers. Les premières TU travaillent dans les champs, chargent les betteraves, le fourrage, le fumier. Les agriculteurs demandent des adaptations, le bureau d'études innove et dépose des brevets. Ce contact permanent entre utilisateurs et fabricants permet au matériel des Ateliers de Poclain de progresser, tout en forgeant des habitudes précieuses : écouter le client, étudier les problèmes sur place, intervenir rapidement en cas de panne. Cet état d'esprit, axé sur la confiance client, deviendra une pierre angulaire de Poclain, se traduisant par l'un des meilleurs Services Après-Vente de la profession.

Rapidement, l'hydropelle séduit par ses possibilités et son prix. Se positionnant comme « la moins chère des pelles », elle peut être tirée par un simple tracteur ou montée sur un camion. Son utilisation s'étend aux travaux plus exigeants : arrachage de souches, curage de fossés. Georges Bataille applique les principes industriels qu'il avait déjà instaurés pour ses remorques : un modèle de base permettant la construction en série et une polyvalence accrue grâce à la diversité des équipements.

Le marché des chantiers est en pleine effervescence. La France, en pleine phase de reconstruction et d'équipement, voit l'essor des terrassiers. De petits entrepreneurs, cherchant du matériel adapté et bon marché pour rentabiliser leurs travaux, trouvent dans l'hydropelle la solution idéale. En 1952, une cinquantaine d'exemplaires sont vendus. Ce chiffre grimpe à 350 en 1953, tandis que l'effectif des « Ateliers » atteint 209 personnes.

Le bureau d'études ne relâche pas ses efforts. En 1956, alors que 2 000 TU sont en service, la TO est proposée en version tractée ou automotrice, équipée de cinq équipements interchangeables, dont le rétro. Parallèlement, le catalogue propose aux agriculteurs des remorques-épandeurs-déchargeurs, avec le slogan publicitaire : « Un seul appareil toute l'année ». Ce message de polyvalence et d'efficacité va bientôt concerner l'ensemble de l'activité de l'entreprise.

Vue d'une ancienne pelle Poclain TU travaillant dans un champ

L'Esprit Poclain : Innovation, Polyvalence et Engagement Humain

L'histoire de Poclain est également celle d'un engagement humain exceptionnel. En 1955, une partie du personnel des « Ateliers » cumule plus de vingt ans d'ancienneté, témoignant d'une fidélité et d'un enthousiasme partagés. Cet esprit d'entreprise se manifeste dans la mobilisation générale autour de l'hydropelle. Les anecdotes abondent, comme celle de Robert Blondiau, vendeur qui, après une démonstration ratée face à une pelle concurrente, retourne immédiatement à l'atelier pour expliquer les améliorations nécessaires. La modification est effectuée sur-le-champ, illustrant la réactivité et l'agilité de l'entreprise.

Cet enthousiasme est communicatif et touche également la clientèle. Des agriculteurs comme M. Viet à Oissery sont parmi les premiers à adopter les innovations, comme la mise d'une machine derrière un tracteur, ou la mise au point d'un chargeur niveleur avec la société du Plessis. Hector Morel, fils d'un exploitant agricole, acquiert une TU, puis se lance dans les travaux publics en 1958 avec une TP300, témoignant de la confiance dans le potentiel de développement des produits Poclain. Les premiers agents, tels que MM. de Bosredon, de Bohan, Langlois, Barraud, ou Amiand, incarnent cette foi dans le nouveau produit.

La force des « Ateliers de Poclain » réside dans sa capacité à ménager des espaces de liberté pour le personnel, les partenaires et les clients, où l'initiative et la personnalité peuvent s'exprimer. Cette culture favorise l'innovation et l'adaptation continue. De 1952 à 1961, la gamme s'étoffe avec les modèles TL, TYA, et TP300. Une huile rouge spéciale Poclain est développée, les équipements se multiplient et se standardisent.

En 1960, une école de conduite est créée, offrant des stages aux conducteurs de pelles des clients. L'objectif est double : optimiser l'exploitation du matériel et fidéliser la clientèle en formant les opérateurs à la spécificité des machines Poclain. Cette approche proactive du service client permet de se démarquer de la concurrence.

Poclain : le géant français (des débuts à la chute)

La TY45 : Une Révolution Technique et Esthétique

Le point culminant de cette décennie d'évolutions est le lancement de la TY45 en octobre 1961. Cette pelle hydraulique automotrice à rotation totale marque une véritable révolution pour le marché. Sa présentation, lors d'une manifestation de quatre jours réunissant 900 invités, la presse et la télévision, est un événement majeur. Elle précède de peu l'abandon définitif de la fabrication de matériel agricole, les épandeurs étant cédés à l'entreprise Mouzon.

La TY45 est le fruit de dix ans d'expérience accumulée. Le Bureau d'études, les Méthodes et l'Atelier ont repensé entièrement la pelle hydraulique. Pour la première fois, une étude marketing de grande ampleur, confiée à Technès, est réalisée. Enquêtes commerciales et techniques, consultations de clients, de revendeurs et de conducteurs permettent de définir un cahier des charges précis. G. Guinot, directeur du Bureau d'études, analyse et améliore l'hydraulique, le châssis, les équipements et le moteur. La rotation totale, une innovation clé, est mise au point. Chaque pièce est étudiée en fonction du prix de revient et de la qualité.

L'innovation ne s'arrête pas là. La TY45 bénéficie d'un programme d'esthétique industrielle novateur, sous l'impulsion de Jean Parthenay. Partant du principe que « le beau est fonctionnel », le châssis est stylisé en pont de bateau, et l'ensemble moteur-cabine est caréné avec des lignes nettes et sobres. Le grand rond à galet inspire confiance, l'écart réduit entre la tourelle et le châssis offre une ligne épurée, et l'ensemble confère à la machine un aspect ramassé et solide.

La cabine, séparée du moteur, est conçue pour le confort et l'ergonomie. Elle offre une couleur reposante, un siège confortable, des manettes soignées et une visibilité améliorée. Elle est également rabattable pour faciliter le démontage. Même la peinture extérieure fait l'objet de recherches : un rouge plus vif, un toit de cabine et une porte gris clair, un châssis noir, et une bande noire soulignant la tourelle. Le graphisme POCLAIN est même modifié pour s'adapter à la ligne carrée du carrossage. La TY45 est conçue pour plaire et être utile, devenant la locomotive de l'entreprise.

Vue rapprochée de la cabine d'une pelle Poclain TY45

Expansion Internationale et Diversification

L'année 1961 est également marquée par l'obtention de l'Oscar de l'Exportation, récompensant les efforts de Poclain à l'étranger. L'aventure internationale avait réellement débuté le 4 janvier 1956 avec la création de la société filiale Deutsche Poclain G.m.b.H. en Allemagne. Malgré une certaine réticence initiale de Georges Bataille, ses fils Jacques et Pierre parviennent à le convaincre de la nécessité de cette implantation pour devancer la concurrence et sécuriser des marchés. L'exportation est vue non seulement comme un objectif commercial, mais aussi comme un devoir de proposer le même niveau de service et de conseil qu'en France.

Le réseau commercial français compte en 1961 trente-cinq concessionnaires et des succursales à Toulouse, Marseille et Lyon. À l'étranger, la création de Poclain S.A. en Belgique (1959) et de Poclain Italiana S.P.A. en Italie (1961) s'inscrit dans cette stratégie. Des concessionnaires dans d'autres pays européens permettent de vendre 25 % de la production aux Hollandais, Anglais, Suisses, Danois et Norvégiens. Au Japon, Pierre Bataille s'accorde avec la firme Yutani à Hiroshima pour la fabrication des TY45 sous licence.

Cette expansion s'accompagne d'une croissance exponentielle des effectifs : de 90 personnes en 1950, l'entreprise atteint 1 104 employés en 1962. Cette croissance rapide soulève des défis organisationnels et humains, nécessitant des adaptations des infrastructures, des machines-outils et des techniques de production. Des études chronométrées sont menées pour optimiser les postes de travail, et des mesures de sécurité renforcées sont mises en place, rappelant la philosophie de Georges Bataille : « Poclain est là pour nourrir des hommes pas pour les tuer ».

L'entreprise continue d'innover. En 1965, dix mille pelles Poclain sont au travail dans le monde, et cinq nouveaux modèles de 7 à 20 tonnes s'ajoutent à la gamme. Une usine de production est inaugurée à Crépy-en-Valois. En 1968, est créée la Division « Poclain Hydraulics », destinée à devenir un acteur majeur sur le marché international des composants hydrauliques. La même année, Poclain prend le contrôle de la société espagnole TUSA et implante une filiale au Mexique pour la fabrication de pelles sous licence.

Carte du monde montrant les principaux marchés d'exportation de Poclain

Les Années 1970 et la Naissance de l'EC1000

Les années 1970 voient Poclain repousser encore les limites avec le lancement de l'EC1000 en 1970. Cette pelle de 900 ch et 125 tonnes est la plus grosse pelle hydraulique du monde à l'époque, révolutionnant à nouveau le marché. Poclain obtient le Grand Prix Hors Concours de l'Oscar de l'Exportation et exporte dans plus de 180 pays. Le Service Central de Pièces de Rechange est implanté au Plessis-Belleville. En parallèle, 1 891 pelles sont produites sous licence dans plusieurs pays.

En 1974, quatre nouveaux modèles apparaissent, marquant le début d'une nouvelle gamme de 15 modèles allant de 12 à 210 tonnes. Le Centre de Formation, qui a déjà formé dix mille stagiaires depuis 1960, est transféré sur un nouveau site à Monthyon.

Cependant, le choc pétrolier de 1974 et un environnement de plus en plus concurrentiel affectent le groupe Poclain. Face à des difficultés financières, une solution passe par une augmentation de capital qui voit J.I. CASE, une division de Tenneco, devenir actionnaire majoritaire en 1977. La famille Bataille perd alors le contrôle du groupe.

Malgré ces changements, l'innovation continue. En 1976, Pierre Bataille crée Poclain Hydraulics au sein du groupe. En 1981, J.I. CASE augmente sa participation, devenant majoritaire en 1985. Pierre Bataille rachète alors personnellement Poclain Hydraulics, qui devient une société indépendante et privée.

L'Héritage Poclain : Une Influence Durable

En 1985, Poclain Hydraulics devient une société indépendante sous la direction de Pierre Bataille, épaulé par son frère Claude et son fils Laurent. L'entreprise se concentre sur le développement de moteurs hydrauliques, avec le lancement du moteur G4, puis de la gamme MS en 1987. Ces moteurs, disponibles dans une large gamme de cylindrées, répondent aux besoins de machines très variées et ouvrent de nouveaux marchés.

L'expansion internationale se poursuit avec l'installation d'une première ligne d'assemblage aux États-Unis en 1991, suivie par l'ouverture d'une usine à Brno en République Tchèque après la chute du mur de Berlin. Poclain Hydraulics se positionne comme un fournisseur de premier rang dans les secteurs de l'agriculture et des travaux publics.

En 1995, le siège du Plessis-Belleville est fermé, marquant la fin d'une époque. L'entreprise Poclain, fleuron de l'industrie française, est absorbée par l'américain J.I. Case. La fusion donne naissance à CASE Poclain, combinant la tradition innovatrice française et la puissance industrielle américaine. Progressivement, les machines passent de la couleur rouge emblématique de Poclain à la couleur jaune caractéristique de CASE.

Bien que la marque Poclain ne soit plus commercialisée en tant que telle, son héritage perdure. Les modèles historiques continuent d'être appréciés par les passionnés, figurant dans les expositions et les collections. La société Poclain Hydraulics, quant à elle, continue son parcours d'innovation, devenant un leader mondial des moteurs hydrauliques à pistons radiaux. En 2006, le site de Verberie produit son millionième moteur MS, et de nouvelles usines ouvrent en Inde et en Chine. En 2012, Poclain Hydraulics rachète le nom « Poclain », consolidant son lien avec son histoire prestigieuse.

Collection de pelles Poclain miniatures

Les machines Poclain, notamment la fameuse TY45, avec son design unique, ont marqué l'imaginaire collectif. Leur couleur rouge rubis est devenue un symbole du boom de la construction d'après-guerre en France, synonyme d'excellence et de modernité pour les entreprises de travaux publics des années 1960. Même si de nombreuses machines ne fonctionnent pas à pleine capacité tous les jours, et que le temps d'arrêt peut être long, la qualité de fabrication et la robustesse des modèles Poclain leur permettent d'être restaurées et de redevenir productives. Le défi de trouver des pièces détachées pour ces modèles historiques est un véritable défi, mais des entreprises comme RAMI Spare ont su collecter et stocker un grand nombre de pièces pour assurer la longévité de cet héritage mécanique exceptionnel. L'histoire de Poclain est celle d'une entreprise qui, par sa passion, son audace et sa capacité d'innovation, a laissé une empreinte indélébile dans le monde des engins de chantier et de l'hydraulique.

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