Issad Rebrab, une figure emblématique du paysage économique algérien, est un homme dont le nom est synonyme d'ambition, d'empire industriel et, plus récemment, de turbulences judiciaires. PDG du groupe Cevital, le premier groupe privé d'Algérie, il est considéré comme la première fortune du pays et figure parmi les plus riches du continent africain. Son parcours, depuis ses origines modestes jusqu'à la tête d'un conglomérat tentaculaire, est une illustration frappante de l'entrepreneuriat dans un contexte complexe. Cependant, cette ascension fulgurante s'est accompagnée d'une confrontation récurrente avec le pouvoir et d'accusations qui ont jeté une ombre sur son héritage, soulevant des questions sur les pratiques qui ont jalonné son développement.
Né dans une famille modeste de la région de Tizi-Ouzou, Issad Rebrab, âgé de 74 ans au moment de certains des événements rapportés, a su bâtir un empire économique à partir de rien. Son parcours entrepreneurial a véritablement pris son essor dans les années 1980, où il a fait fortune dans la sidérurgie. Cette première étape a pavé la voie à la fondation de Cevital en 1998. En un peu plus de deux décennies, il a transformé cette entreprise en un mastodonte industriel, employant à terme 18 000 collaborateurs à travers le monde.
Le groupe Cevital rayonne sur trois continents et couvre une multitude de secteurs. Son champ d'action est particulièrement diversifié, englobant l'agroalimentaire, la grande distribution, l'industrie, les services, le BTP, l'électroménager et la sidérurgie. Cette stratégie d'investissement effréné dans des domaines variés a permis à Rebrab de consolider sa position, faisant de Cevital un acteur incontournable de l'économie algérienne. La diversification est telle qu'elle touche même des technologies de pointe, comme la purification de l'eau.

Selon le classement 2020 du magazine américain Forbes, Issad Rebrab était alors la sixième fortune d'Afrique, avec une estimation de 3,3 milliards d'euros. Son succès repose en partie sur une stratégie audacieuse de rachats d'entreprises en difficulté, notamment en France, où il a souvent réussi à sauvegarder l'essentiel des emplois.
En France, Issad Rebrab jouit d'une aura considérable, largement construite sur sa capacité à redresser des entreprises en péril. Il a notamment sauvé de la faillite le fabricant de portes et fenêtres Oxxo, ainsi que le groupe d'électroménager Brandt. Ces opérations ont permis de préserver de nombreux emplois, ce qui lui a valu une reconnaissance de la part des acteurs économiques et politiques français.
Dans le cas d'Oxxo, le groupe Cevital avait repris 288 des 406 salariés de l'époque. L'acquisition d'Oxxo a constitué une entrée en matière significative pour Rebrab sur le marché français. Un an plus tard, il s'est orienté vers la reprise de Fagor Brandt, une initiative encouragée par des personnalités politiques françaises. Finalement, Rebrab n'a racheté que la filiale Brandt, et deux ans plus tard, l'entreprise d'électroménager affichait de bons résultats. En 2016, Les Echos publiait un article intitulé "Plus petit, Brandt réussit le pari de la relance." Au total, l'homme d'affaires algérien avait promis de reprendre 1 225 employés sur les 1 760 qui travaillaient dans l'entreprise avant le rachat, une promesse quasi tenue puisque 1 200 d'entre eux officiaient dans l'entreprise en 2016.
Plus récemment, en novembre 2018, Emmanuel Macron était présent lors de l'annonce de l'implantation d'une usine Cevital de fabrication de matériel de traitement de l’eau à Charleville-Mézières, dans les Ardennes. Issad Rebrab y promettait la création de mille emplois à terme. Ce projet, axé sur la nouvelle technologie allemande de purification d’eau EvCon, devait s'installer dans un ancien bâtiment du groupe PSA aux Ayvelles. L'investissement était évalué à 250 millions d'euros. La présence du président français lors de cette annonce soulignait l'importance stratégique de cet investissement pour la région française.

Issad Rebrab est un adepte de ce qu'il appelle la "colocalisation". Dans plusieurs interviews accordées aux médias francophones, il assure que ses investissements en France n'ont pas vocation à être temporaires. "Nous voulons créer des emplois en Algérie tout en en préservant ceux dans les pays d'accueil", expliquait-il. Il affirmait que l'Algérie pouvait devenir l'atelier de l'Europe. "Mais l'industrie française a de beaux jours devant elle, pour peu qu'elle investisse. Pour moi, l'idéal pour sauver des emplois en France, c'est d'aller vers la 'colocalisation'." Ce concept implique de fabriquer les produits de haute qualité dans leurs pays d'origine et les produits très compétitifs dans des pays comme l'Algérie.
Il voyait la France comme un partenaire stratégique, idéal pour la production de biens haut de gamme, tandis que l'Algérie, proche géographiquement et dotée d'une main-d'œuvre qualifiée, pouvait servir d'atelier pour des productions plus compétitives. Issad Rebrab déclarait également qu'il investissait en France parce que les entreprises françaises qu'il reprenait étaient bon marché, qu'elles recelaient souvent des trésors cachés comme des portefeuilles de brevets (1 300 pour Brandt) ou des réseaux de distribution déjà constitués, et enfin, parce que la France est proche de l'Algérie. Il avait pour objectif que l'Algérie devienne "l’atelier de l’Europe", ce qui aurait nécessité une évolution et une modernisation du pays, ainsi qu'une lutte contre le népotisme et les pratiques clientélistes.
Malgré son succès international et son image d'investisseur avisé en France, Issad Rebrab a été, et continue d'être, confronté à des démêlés judiciaires en Algérie. L'offensive judiciaire en Algérie ne vise pas seulement les patrons proches du pouvoir, et Issad Rebrab, malgré sa position d'opposant au clan Bouteflika, n'a pas échappé à cette vague.
Le PDG du groupe Cevital a été incarcéré le 22 avril (l'année exacte varie selon les articles, suggérant des périodes distinctes de poursuites) dans le cadre d'une enquête anticorruption. Il est soupçonné de "fausses déclarations" en matière de transferts de capitaux et d’importations. Les premiers éléments de l'enquête font état de forts soupçons de violation de la législation, notamment en matière de mouvements de capitaux, de "transfert illégal de fonds par gonflement des factures", de "blanchiment d’argent" et de "camouflage de la source illicite de fonds et de biens".
Ce n'est pas la première fois que le puissant homme d'affaires fait l'objet de poursuites judiciaires. Fin 2019, après avoir passé huit mois derrière les barreaux en attendant son procès, Issad Rebrab, alors âgé de 75 ans, a été condamné le 31 décembre à six mois de prison ferme, peine couverte par la détention provisoire, et à une amende de 10,3 millions d'euros. Sa filiale EvCon, impliquée dans le dossier, a également été condamnée à une amende de 20,7 millions d'euros. L'arrestation de l'entrepreneur kabyle avait suscité des remous en France et des inquiétudes dans les Ardennes, où le projet autour d'EvCon était resté en suspens.
Plus récemment, une décision du juge d’instruction du pôle économique et financier du tribunal de Sidi M’hamed, datée du 23 mai 2023, a placé Issad Rebrab, alors âgé de 79 ans, sous contrôle judiciaire. Cette décision l'interdit d'exercer toute activité commerciale ou de gestion, et limite ses déplacements, lui imposant de ne pas quitter le territoire algérien et de se présenter chaque lundi au tribunal. Ces nouvelles procédures judiciaires pèsent lourd sur l'homme d'affaires et son empire.
Issad Rebrab n'a jamais caché son hostilité envers le clan présidentiel algérien, qu'il accuse de saboter ses investissements. Il a notamment critiqué le "sabotage économique" de l'une de ses usines à Béjaïa, qui était à l'arrêt depuis plus de sept cents jours. Deux projets d'envergure lui ont échappé : le rachat d'une usine Michelin et la création d'un port à l'est d'Alger. Ces déboires s'inscrivent dans un contexte plus large où de nombreux projets de l'homme d'affaires ont été bloqués par le pouvoir algérien, la bureaucratie multipliant les rebuffades. En 2016, par exemple, la concession Hyundai, qu'il dirigeait depuis plus de vingt ans, lui avait été retirée.
L'homme d'affaires a également été impliqué dans le scandale des "Panama Papers" révélé par Le Monde en 2016. Selon l'enquête menée par le consortium international de journalistes dont Le Monde fait partie, cette ascension ne doit rien au hasard. Il aurait bénéficié de monopoles sur les importations de produits de grande consommation dès le début des années 1990, une activité d'import-export qui aurait alimenté son compte suisse et lui aurait permis de se lancer dans l'agroalimentaire en France.
La relation entre le pouvoir algérien et le businessman est décrite comme tendue depuis plusieurs années. Issad Rebrab se plaint d'un pouvoir qui le "malmène", affirmant qu'il pourrait "faire mieux". S'il tient ces propos, c'est que le milliardaire a vu plusieurs projets lui passer sous le nez. Cependant, plusieurs analystes rappellent qu'Issad Rebrab a tout de même "prospéré sous le règne de Bouteflika", arrivé au pouvoir en 1999, soit un an après la création officielle de Cevital. Cette ambivalence dans la relation avec le pouvoir, oscillant entre opposition frontale et bénéfices tirés d'un système, complexifie l'image de l'homme d'affaires.

Au-delà de ses activités industrielles, Issad Rebrab s'est très tôt intéressé aux médias. En 1992, il fonde le quotidien La Liberté. En 2016, il tente de racheter le groupe de presse El Khabar, qui détient le deuxième quotidien arabophone du pays et la chaîne de télévision KBC. La justice s'y oppose en vertu d'une loi anticoncentration, une décision que le milliardaire dénonce alors comme politique.
"Le pouvoir craint que je me lance en politique", confiait-il aux Echos le 18 avril. S'il a toujours nié nourrir la moindre ambition en la matière, les rumeurs ont circulé, notamment à Alger, où il était question qu'il soit candidat à la présidentielle de 2019. Son soutien affiché au mouvement populaire, drapé dans un drapeau algérien, rejoignant les manifestants qui s'opposaient à un cinquième mandat de Bouteflika, a renforcé cette perception. L'arrestation d'Issad Rebrab, le 22 avril, a été une énorme surprise, car il n'est pas considéré comme un affidé au clan d'Abdelaziz Bouteflika, contrairement à d'autres grands patrons interpellés à peu près à la même période, comme Ali Haddad. Dans le paysage algérien, l'homme fait figure d'exception : ancien expert-comptable, il est parti de rien et s'est construit tout seul.
Malgré les embûches judiciaires et les accusations, Issad Rebrab continue de projeter une image de résilience. Le projet d'usine de traitement de l’eau à Charleville-Mézières, bien qu'ayant connu des difficultés de financement et une procédure qui s'annonçait compliquée, pourrait potentiellement être relancé. L'homme d'affaires a même exprimé son désir d'ouvrir un gîte dans les Ardennes, un signe de son attachement à la région et de ses projets à long terme au-delà de ses démêlés en Algérie. Sa capacité à traverser les crises, à rebondir après des périodes difficiles, témoigne d'une détermination sans faille qui a marqué son parcours de milliardaire.
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