Le projet de géothermie profonde porté par Fonroche (désormais Géorhin) dans le Bas-Rhin, notamment sur les sites de Hurtigheim et Eckbolsheim, se trouve à un carrefour juridique et technique. Suite à une série de séismes ayant affecté la région de Strasbourg fin 2020, les autorités ont exigé des études complémentaires de la part de l'opérateur, conduisant à une suspension temporaire des travaux. Cette décision, contestée par l'entreprise, a été au cœur d'une bataille judiciaire dont les échos résonnent encore, soulevant des questions cruciales sur la sécurité, la responsabilité et l'avenir de la géothermie dans la région.
La fin de l'année 2020 a été marquée par une activité sismique inhabituelle dans l'Eurométropole de Strasbourg, avec des secousses atteignant une magnitude de 3,5 sur l'échelle de Richter. Ces événements, survenus à proximité d'un forage de géothermie profonde opéré par Fonroche à Vendenheim, ont immédiatement suscité l'inquiétude des riverains et des autorités.

En réponse à cette situation, la préfète du Bas-Rhin a pris, en avril 2021, deux arrêtés cruciaux. Le premier visait à suspendre les travaux de Fonroche à Vendenheim, tout en exigeant des études complémentaires pour les sites d'Eckbolsheim et de Hurtigheim, où l'opérateur disposait d'autorisations mais n'avait pas encore débuté les forages. Le délai accordé à Géorhin (ancien nom de Fonroche Géothermie) pour fournir ces études était de 18 mois. L'objectif était de mieux comprendre les liens potentiels entre les opérations de géothermie et l'activité sismique observée.
Fonroche, qui a depuis été renommée Géorhin, n'a pas tardé à contester ces décisions. L'entreprise a saisi le tribunal administratif de Strasbourg dans le but d'obtenir l'annulation des arrêtés préfectoraux datés du 15 avril 2021. La société estimait que les exigences de la préfète étaient disproportionnées et entravait le développement de ses projets énergétiques.
Le 23 juin, le tribunal administratif de Strasbourg a rendu sa décision, confirmant la légalité des arrêtés de la préfète concernant la demande d'études complémentaires. Le tribunal a jugé que le délai de 18 mois accordé à Géorhin pour fournir lesdites études était suffisant, contredisant ainsi les contestations de l'exploitant.
Cependant, la décision du tribunal a apporté une nuance importante concernant la suspension des travaux. Si la préfète n'a pas le droit de suspendre les travaux de manière autonome, comme cela avait été le cas à Vendenheim, le tribunal a précisé que, dans le cas des sites d'Eckbolsheim et de Hurtigheim, l'exécution des travaux était de toute façon subordonnée à une autorisation préalable de l'administration, en vertu du droit minier. Par conséquent, bien que la suspension directe des travaux ait été annulée, l'absence d'autorisation préalable empêche de facto tout démarrage de chantier.
Parallèlement aux procédures judiciaires, un comité d'experts scientifiques, mis sur pied par la préfecture en février 2021, a mené une évaluation approfondie des liens entre les séismes et le forage de géothermie. Ce comité, composé de chercheurs issus de diverses universités, de l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (INERIS) et du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), a rendu son rapport final en mars.
Les conclusions des experts sont sans équivoque : la "mise en pression en continu" dans l'un des deux puits de l'entreprise, ainsi que "le cumul des volumes injectés" (en particulier à partir d'août 2020), ont bien entraîné l'instabilité des failles à proximité du site de Vendenheim. Les experts ont clairement reconnu le niveau d'induction des séismes par les opérations de forage de Fonroche. Cette conclusion a été partagée lors de réunions du comité de suivi du site de géothermie de Reichstett Vendenheim, réunissant élus, associations, représentants de l'État et de l'opérateur.

Ces conclusions scientifiques renforcent la position des autorités et soulignent la responsabilité de Géorhin (ex-Fonroche Géothermie) dans la survenue des forts épisodes sismiques de la région de Vendenheim en décembre 2020. Il est également à noter que l'entreprise n'est pas étrangère à la sismicité enregistrée, depuis novembre 2019, dans la zone de La Robertsau, un quartier du nord de Strasbourg, situé à une dizaine de kilomètres.
Malgré les revers judiciaires et les conclusions scientifiques défavorables, Géorhin n'a pas abandonné ses ambitions dans la région. Le groupe palois, qui dispose de huit permis de recherche en France, dont ceux de Vendenheim, Eckbolsheim et Hurtigheim, considère ces projets comme des "coups durs" mais maintient que les projets restent d'actualité pour 2021 ou 2022, en fonction du temps nécessaire à la compréhension et à l'analyse des risques.
Jean-Philippe Soulé, directeur général de Fonroche, s'était exprimé lors d'une conférence organisée par l'Eurométropole de Strasbourg (EMS) le 11 décembre. Il avait précisé que "l'objectif est de terminer proprement ce qui est en cours à Vendenheim, de gérer les indemnisations et de comprendre ce qu'il s'est passé, ce qui prendra du temps".
Cependant, les décisions judiciaires récentes et les conclusions des experts placent Géorhin dans une position délicate. L'entreprise dispose désormais de deux mois pour faire appel de la décision du tribunal administratif devant la cour administrative d'appel de Nancy. L'issue de cet appel sera déterminante pour l'avenir des projets géothermiques à Eckbolsheim et Hurtigheim, et plus largement pour la confiance du public dans cette technologie.
Le débat autour de la géothermie profonde soulève des questions fondamentales sur l'équilibre entre le développement des énergies renouvelables et la sécurité des populations. La gestion de la pression des fluides dans le sous-sol, l'injection de volumes importants et l'impact sur les failles géologiques sont des paramètres critiques qui nécessitent une compréhension approfondie et une surveillance rigoureuse.
L'affaire Fonroche/Géorhin à Hurtigheim et dans les environs de Strasbourg met en lumière la complexité des projets géothermiques, qui exigent non seulement une expertise technique pointue mais aussi une transparence totale et une communication claire avec les parties prenantes. La confiance, une fois ébranlée par des événements sismiques, est difficile à restaurer, et l'avenir de la géothermie dans la région dépendra en grande partie de la capacité de l'opérateur à démontrer sa maîtrise des risques et à garantir la sécurité des installations. La décision finale concernant les études complémentaires et les autorisations futures sera cruciale pour définir le cadre de développement de cette énergie potentiellement prometteuse, mais dont les risques ne peuvent être ignorés. La prudence et une approche scientifique rigoureuse sont primordiales pour assurer que les bénéfices énergétiques ne se fassent pas au détriment de la sécurité des territoires et de leurs habitants.
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