La géothermie, énergie renouvelable prometteuse par sa nature non intermittente, locale et décarbonée, a longtemps été négligée en France, faute d'un soutien politique et industriel suffisant. Cependant, un changement semble s'opérer, marqué par la reprise de l'ancienne société Fonroche Géothermie, désormais GéoRhin, par le groupe Arverne. Cette transition intervient dans un contexte où la filière géothermique française cherche à trouver son "champion industriel" et où l'Alsace se positionne comme un territoire clé pour le développement de cette énergie, mais aussi pour l'extraction du lithium, un métal stratégique.
L'histoire récente de la géothermie en Alsace est indissociable de celle de Fonroche Géothermie. Cette entreprise, spécialisée dans l'exploitation de la chaleur terrestre, a mené des opérations de forage profond dans la région, notamment à Vendenheim, sans toutefois démontrer une maîtrise technique complète ni un respect scrupuleux des cahiers des charges. Ces manquements ont eu des conséquences directes et préoccupantes : une série de mini-séismes a été générée dans l'agglomération strasbourgeoise, débutant dès 2019.

Un rapport d'experts, rendu public par la préfecture du Bas-Rhin, a souligné un "faisceau d'indices concordants" établissant un lien entre les activités de Fonroche et ces événements sismiques. Les experts ont estimé que l'entreprise avait manqué de prudence, pointant du doigt la "mise en pression en continu" dans l'un des puits et le "cumul des volumes injectés" comme des facteurs ayant entraîné l'instabilité des failles à proximité du site. L'entreprise, quant à elle, a contesté ces conclusions, affirmant que les tremblements de terre étaient soit d'origine naturelle, soit la conséquence des tests effectués pour déterminer les causes des secousses initiales. Malgré ces dénégations, des arrêtés préfectoraux ont conduit à l'arrêt des travaux de Fonroche sur le site de Vendenheim dès décembre 2020, et l'entreprise a finalement été placée en procédure de sauvegarde en février 2022, suite à ses difficultés financières liées à l'échec de son projet. Le tribunal administratif de Strasbourg a également annulé plusieurs arrêtés préfectoraux, mais la décision de justice n'a pas permis de sauver la mise de GéoRhin (anciennement Fonroche Géothermie), qui a dû déposer le bilan.
Face à ce contexte délicat, le groupe Arverne, dont le siège est à Pau, émerge comme le repreneur de GéoRhin, l'ex-société Fonroche Géothermie. Fondé en 2017 par Pierre Brossollet, un ingénieur fort d'une solide expérience dans le domaine pétrolier, Arverne Group se positionne comme une "entreprise à mission", portée par des actionnaires, dont le groupe norvégien Equinor. Cette acquisition marque une étape significative pour la géothermie en France, qui pourrait enfin avoir un champion industriel national capable de promouvoir et soutenir la filière.
Le modèle de production de chaleur géothermale d'Arverne est conçu pour les industriels, les réseaux urbains et le bâtiment. Il s'appuie sur l'expertise géoscientifique et opérationnelle de haut niveau de ses équipes, ainsi que sur sa société de forage, Arverne Drilling, acquise auprès de Vinci et détenant déjà de nombreuses références en géothermie en France. Cette stratégie de développement inclut également l'acquisition de Lithium de France, une société basée à Strasbourg et spécialisée dans l'exploitation du lithium. Arverne Group ambitionne de poursuivre d'autres opérations, notamment financières, pour soutenir ses "grandes ambitions" dans le secteur des énergies renouvelables.
L'Alsace, et plus particulièrement le nord de la région, est reconnue pour son potentiel géothermique. Les eaux profondes, circulant à près de 4 000 mètres de profondeur à des températures supérieures à 150°C, y sont riches en minéraux, notamment en chlorure de lithium. Les énergéticiens savaient depuis longtemps que ces eaux géothermales étaient riches en lithium, mais des concentrations similaires à celles des projets autour de Strasbourg, comme Vendenheim, ont été récemment constatées, de l'ordre de "170 à 200 ppm".
La géothermie profonde en Alsace met en avant le caractère "propre" du lithium qui pourrait être récupéré. Ce lithium pourrait être "extrait du sol, raffiné et transporté avec un très faible impact environnemental" en comparaison avec la production actuelle, majoritairement issue d'Australie et du Chili, avant transformation en Chine. La visibilité sur le prix de ce lithium constitue un autre avantage majeur pour les parties prenantes auprès des pouvoirs publics.
Plusieurs projets de recherche et développement (R&D) en Alsace, tels que EuGeLi, TERMALI et GEOLITH, explorent déjà les procédés d'extraction du lithium des eaux géothermales. Ces procédés, déjà efficaces en laboratoire, doivent être testés sur site. Plusieurs permis miniers de coproduction géothermie/lithium sont également en cours de dépôt en Allemagne. L'émergence d'un "Airbus européen des batteries" bénéficierait grandement de cette production locale de lithium. L'investissement supplémentaire pour extraire du lithium sur les sites géothermiques est estimé à environ "10 millions d'euros par centrale".
Malgré ce potentiel prometteur, le développement de la géothermie profonde et de l'extraction de lithium en Alsace est conditionné par plusieurs facteurs, notamment le maintien d'un soutien public pour la production électrique. Un complément de rémunération avantageux avait été mis en place en décembre 2016 pour les sites géothermiques (au tarif de 246 €/MWh), mais ce soutien a été supprimé dans le projet de programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE). L'Association française des professionnels de la géothermie (AFPG) souligne que des discussions sont en cours sur les "besoins minimaux de la filière pour assurer son développement", les acteurs évoquant la possibilité de descendre "à moins de 200 €/MWh".
Jean-Jacques Graff, directeur du développement chez ES, résume cette dynamique : "ce n’est pas le lithium qui va sauver la géothermie, mais la géothermie qui va permettre le développement de la production de lithium en France". Les acteurs de la filière envisagent également un potentiel d'extraction de lithium dans d'autres zones prometteuses pour la géothermie profonde, comme le Massif central, le couloir Rhodanien, et les Pyrénées. À terme, ils imaginent l'installation d'une "unité de raffinage de lithium" par région concernée.
Arverne Group, à travers ses filiales, possède désormais un portefeuille de neuf permis exclusifs de recherche (PER), dont sept sur la géothermie et deux sur le lithium, répartis sur plus de 2 000 km². La société Lithium de France (LDF), filiale d'Arverne Group, a d'ailleurs obtenu un quatrième permis en février 2024, couvrant une zone de 151 km² à l'Est de Haguenau, en vue de produire de la chaleur et du lithium géothermal. Pierre Brossollet, PDG d'Arverne Group, déclare que ce nouveau permis "constitue une étape importante franchie" et que l'entreprise "va poursuivre notre travail, avec le territoire, pour contribuer à la décarbonation du [bouquet] énergétique français".
D'autres entreprises, comme 2gré (anciennement Fonroche), Électricité de Strasbourg (ES) et l'australien Vulcan Energy, sont également actives dans la recherche de permis et le développement de projets géothermiques en Alsace, certains visant également une coproduction avec l'extraction de lithium. L'Autorité environnementale examine attentivement ces demandes, notamment en ce qui concerne les risques sismiques.
Le parcours mouvementé de Fonroche Géothermie en Alsace, marqué par des incidents sismiques et des difficultés financières, a finalement ouvert la voie à de nouveaux acteurs et à une vision renouvelée de la géothermie. Avec le soutien public adéquat et une gestion technique rigoureuse, la géothermie alsacienne pourrait non seulement fournir une énergie propre et locale, mais aussi jouer un rôle clé dans la chaîne de valeur du lithium, contribuant ainsi à la transition énergétique française et européenne.

L'intérêt pour la géothermie ne se limite pas à la France. L'Europe entière reconnaît le potentiel de cette source d'énergie renouvelable, bas carbone, non intermittente et locale. En Allemagne, le gouvernement a publié une feuille de route ambitieuse visant une production annuelle de 10 TWh de chaleur par géothermie d'ici 2030, soit dix fois plus qu'actuellement. La Hongrie a également élargi l'utilisation de cette énergie par décret. L'Italie s'apprête à annoncer un plan de soutien public à la géothermie. Ce contexte européen renforce l'importance stratégique des projets développés en France, et particulièrement en Alsace, pour l'avenir énergétique du continent.
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