La thermodynamique, science des transformations de l'énergie, repose sur des concepts mathématiques précis pour décrire le comportement des systèmes. Parmi ces concepts, la notion de différentielle totale exacte joue un rôle fondamental, particulièrement lorsqu'il s'agit de définir les fonctions d'état. Comprendre pourquoi une différentielle totale exacte implique qu'une fonction est une fonction d'état est crucial pour appréhender la rigueur de cette discipline. Cet article se propose d'explorer cette relation, en démystifiant les subtilités mathématiques et en les reliant aux principes thermodynamiques.
Avant de plonger dans les spécificités de la thermodynamique, il est essentiel de rappeler les bases du calcul différentiel. Pour une fonction d'une seule variable réelle, notée $f(x)$, la dérivée $f'(a)$ en un point $a$ représente la pente instantanée de la tangente à la courbe en ce point. Mathématiquement, elle est définie comme la limite du rapport des accroissements lorsque ceux-ci tendent vers zéro :
$$f'(a) = \lim_{h \to 0} \frac{f(a+h) - f(a)}{h}$$
Le symbole $d$ dans une notation comme $dx$ ou $df$ exprime une différence infiniment petite de la quantité correspondante.
Lorsque l'on considère une fonction de plusieurs variables, par exemple $f(x, y)$, l'idée de variation devient plus complexe. Un changement dans $f$ peut résulter de changements simultanés dans $x$ et $y$. C'est dans ce contexte qu'apparaît la notion de différentielle totale. Pour des accroissements finis $\Delta x$ et $\Delta y$, l'accroissement $\Delta f$ est donné par :
$$\Delta f \approx \frac{\partial f}{\partial x} \Delta x + \frac{\partial f}{\partial y} \Delta y$$
Pour des accroissements infinitésimaux $dx$ et $dy$, cette relation devient la différentielle totale de $f$:
$$df = \frac{\partial f}{\partial x} dx + \frac{\partial f}{\partial y} dy$$
Les termes $\frac{\partial f}{\partial x}$ et $\frac{\partial f}{\partial y}$ sont appelés les dérivées partielles de $f$ par rapport à $x$ et $y$, respectivement. Ils représentent la variation de $f$ lorsque seule la variable $x$ (ou $y$) varie, tandis que l'autre est maintenue constante.

Dans le cadre des fonctions de plusieurs variables, les mathématiciens distinguent deux types de différentielles : les différentielles totales exactes et les différentielles totales inexactes. La distinction est fondamentale et a des implications directes en physique, notamment en thermodynamique.
Une différentielle totale exacte ($df$) est, par définition, la différentielle d'une fonction existante $f$. Cela signifie qu'il existe une fonction $f$ telle que sa différentielle totale s'écrive précisément sous cette forme. Mathématiquement, une forme différentielle de la forme $M(x, y)dx + N(x, y)dy$ est une différentielle totale exacte si et seulement si la condition suivante est satisfaite :
$$\frac{\partial M}{\partial y} = \frac{\partial N}{\partial x}$$
C'est ce que l'on appelle la condition de Schwarz ou condition d'intégrabilité. Si cette condition est remplie, alors la forme différentielle est dite "exacte", car elle est la différentielle d'une fonction $f$.
À l'inverse, une différentielle totale inexacte (souvent notée avec le symbole $\delta$ plutôt que $d$, par exemple $\delta W$ pour le travail) est une forme différentielle qui ne peut pas être exprimée comme la différentielle d'une fonction unique. Pour une différentielle inexacte, la condition de Schwarz n'est pas vérifiée :
$$\frac{\partial M}{\partial y} \neq \frac{\partial N}{\partial x}$$
Une conséquence directe de cette distinction réside dans le comportement de l'intégrale de ces différentielles. L'intégrale d'une différentielle totale exacte entre deux points A et B ne dépend pas du chemin suivi pour aller de A à B. Elle ne dépend que des valeurs de la fonction $f$ aux points A et B.
$$\int_A^B df = f(B) - f(A)$$
Ceci est intrinsèquement lié au fait que $f$ est une fonction d'état. Quelle que soit la manière dont on atteint un état donné, la valeur de la fonction d'état est la même.
En revanche, l'intégrale d'une différentielle totale inexacte entre deux points A et B dépend du chemin suivi. Le résultat de l'intégration sera différent selon la trajectoire empruntée.

La thermodynamique traite de systèmes physiques décrits par un ensemble de variables. L'état d'un système est défini par les valeurs de ces variables à un instant donné. Les variables d'état sont celles qui caractérisent cet état, comme la pression ($P$), le volume ($V$), la température ($T$), l'entropie ($S$), etc.
Une fonction d'état est une fonction dont la valeur, pour un système donné, ne dépend que de l'état actuel de ce système, et non de l'histoire ou du chemin emprunté pour atteindre cet état. Par conséquent, les variations d'une fonction d'état entre deux états ne dépendent que de ces deux états.
C'est ici que la différentielle totale exacte prend tout son sens en thermodynamique. Si une grandeur physique, comme l'énergie interne ($U$), l'entropie ($S$), l'enthalpie ($H$), etc., est une fonction d'état, alors sa différentielle élémentaire ($dU$, $dS$, $dH$) est nécessairement une différentielle totale exacte.
Pourquoi ? Parce que si $U$ est une fonction d'état, sa variation $\Delta U$ entre un état initial 1 et un état final 2 est indépendante du chemin suivi. Mathématiquement, cela signifie que $dU$ peut être intégrée sans connaître le chemin, et son intégrale est simplement la différence des valeurs de $U$ aux états final et initial : $\int1^2 dU = U2 - U_1$. Cette propriété est la définition même d'une différentielle totale exacte.
Prenons l'exemple de la pression ($P$) dans un gaz. Si nous considérons un gaz dont l'état est défini par son volume ($V$) et sa température ($T$), alors la pression est une fonction de ces deux variables, $P(V, T)$. La différentielle totale de la pression s'écrit :
$$dP = \left(\frac{\partial P}{\partial V}\right)T dV + \left(\frac{\partial P}{\partial T}\right)V dT$$
Si $P$ est une fonction d'état (ce qui est le cas pour la pression d'un gaz dans des conditions d'équilibre), alors $dP$ est une différentielle totale exacte. Cela implique que la condition de Schwarz doit être satisfaite pour les coefficients :
$$\frac{\partial}{\partial T} \left(\frac{\partial P}{\partial V}\right)T = \frac{\partial}{\partial V} \left(\frac{\partial P}{\partial T}\right)V$$
Cette égalité des dérivées croisées confirme que $P$ est bien une fonction d'état.

En thermodynamique, toutes les quantités ne sont pas des fonctions d'état. Le travail ($\delta W$) et la chaleur ($\delta Q$) sont les exemples les plus notables de grandeurs dont les différentielles sont inexactes.
Considérons un gaz dans un cylindre piston. Le travail effectué par le gaz lorsqu'il se détend est donné par $\delta W = P dV$. Ici, $P$ peut être une fonction de $V$ et $T$, mais le travail lui-même n'est pas une fonction d'état. La quantité de travail échangée dépend du chemin suivi. Par exemple, si le gaz se détend de $V1$ à $V2$ à température constante (isotherme) ou à pression constante (isobare), le travail effectué ne sera pas le même.
Pour vérifier que $\delta W = P dV$ est une différentielle inexacte, il faudrait écrire $P$ en fonction des variables d'état appropriées. Si l'on considère l'état défini par $(V, T)$, alors $P = P(V, T)$. La différentielle de travail serait $\delta W = P(V, T) dV$. Dans ce cas, on peut considérer une forme différentielle $M(V, T) dV + N(V, T) dT$. Si $N=0$, alors $\frac{\partial M}{\partial T} = \frac{\partial P}{\partial T}$ et $\frac{\partial N}{\partial V} = 0$. Ces deux termes ne sont généralement pas égaux, confirmant l'inexactitude de la différentielle du travail.
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