Les zones humides, ces précieux écosystèmes gorgés d'eau douce, salée ou saumâtre, sont des espaces d'une importance capitale, tant sur le plan écologique qu'économique et social. Elles abritent une biodiversité foisonnante, jouent un rôle crucial dans la purification de l'eau et constituent des tampons naturels contre les aléas climatiques tels que les sécheresses et les inondations. Pourtant, leur existence même a été mise à mal par des décisions gouvernementales récentes visant à simplifier certaines réglementations, notamment celles concernant la création de plans d'eau. Une décision du Conseil d'État, rendue récemment, est venue réaffirmer l'interdiction de construire de tels plans d'eau sur des zones humides, marquant ainsi une victoire pour la protection de l'environnement.

Il y a deux ans, en réponse à des mobilisations agricoles, le gouvernement avait annoncé une série de "simplifications" réglementaires. Parmi celles-ci, une réforme visait à modifier les règles encadrant la création de plans d'eau, en limitant la portée de ces règles aux plans d'eau dont la surface implantée en zone humide était supérieure ou égale à un hectare. Cette mesure, bien que présentée comme une simplification, ouvrait la porte à diverses atteintes aux zones humides : la création d'un grand plan d'eau sur une petite zone humide (un hectare ou moins), l'implantation d'un petit plan d'eau au sein d'une plus grande zone humide, ou encore la construction d'un grand plan d'eau sur une partie seulement d'une zone humide étendue.
L'idée derrière cette mesure était de permettre des aménagements sans être systématiquement contraint par les réglementations de protection des zones humides, même lorsque ces aménagements affectaient ces milieux sensibles. Il suffisait d'imaginer, comme l'illustre Pia Savart, juriste à France Nature Environnement (FNE), "un marécage, au milieu duquel on va creuser un trou qui va se remplir". Cette approche, jugée problématique par de nombreuses associations environnementales, laissait présager une dégradation, voire une perte significative des zones humides sur le territoire.
Face à cette évolution réglementaire, plusieurs associations environnementales, dont France Nature Environnement (FNE) et la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), ont décidé de saisir le Conseil d'État. Elles ont alerté la plus haute juridiction administrative du pays sur les conséquences néfastes de cette réforme. Selon elles, l'implantation d'un plan d'eau sur une partie d'une zone humide ne se contente pas de réduire la surface de ce milieu naturel ; elle perturbe également ses fonctionnalités essentielles. Ces perturbations peuvent affecter la capacité de la zone humide à remplir ses rôles écologiques, économiques et sociaux.
Les associations ont souligné le caractère "essentiel" des zones humides pour la biodiversité et l'environnement. Elles ont rappelé que ces milieux accueillent un grand nombre d'espèces végétales, d'amphibiens et d'oiseaux, dont beaucoup sont menacées. De plus, leur rôle dans la purification de l'eau et l'atténuation des effets du changement climatique est indéniable. La perte ou la dégradation de ces espaces naturels représente donc un recul majeur pour la protection de l'environnement.

Le lundi, le Conseil d'État a rendu sa décision, annulant l'arrêté entré en vigueur il y a deux ans. La juridiction a jugé cette mesure "contraire au principe de non-régression en matière de protection de l’environnement". Ce principe fondamental du droit de l'environnement stipule que les normes de protection existantes ne peuvent être abaissées. Toute décision qui conduirait à une régression de la protection environnementale est donc illégale.
Le Conseil d'État a rappelé qu'un arrêté initial, datant de 2021, avait déjà soumis la création de plans d'eau à plusieurs conditions destinées à protéger les zones humides. Le gouvernement, en modifiant cet arrêté et en réduisant la portée de ces protections, avait effectivement créé un recul par rapport au niveau de protection antérieur. Le droit français, en interdisant tout retour en arrière en matière de règles de protection de l'environnement, a donc conduit les juges à annuler l'arrêté gouvernemental.
Cette décision signifie qu'il est de nouveau interdit de créer des plans d'eau sur des zones humides, quelle qu'en soit la surface. La seule exception concerne les cas où il s'agit de restaurer un milieu humide existant. Pour Pia Savart, cette décision représente "un verrou", une garantie que les acquis en matière de protection des zones humides ne seront pas remis en cause.
Pour bien comprendre l'importance de cette décision, il est essentiel de définir précisément ce qu'est une zone humide. Le Code de l'environnement, dans son article L. 211-1, la définit comme "les terrains, exploités ou non, habituellement inondés ou gorgés d'eau douce, salée ou saumâtre de façon permanente ou temporaire ; la végétation, quand elle existe, y est dominée par des plantes hygrophiles pendant au moins une partie de l'année."
L'article R. 211-108 du même code précise les critères à retenir pour identifier ces zones : la morphologie des sols, liée à la présence prolongée d'eau d'origine naturelle, et la présence éventuelle de plantes hygrophiles. Ces plantes sont identifiées à partir de listes établies par région biogéographique.
Ces définitions légales soulignent la complexité et la spécificité de ces écosystèmes. Les zones humides ne sont pas simplement des terrains marécageux, mais des environnements dynamiques où l'eau est un facteur déterminant pour la vie qui s'y développe.
Malgré leur importance, les zones humides sont des milieux fragiles qui ont subi une dégradation considérable au fil du temps. Les chiffres sont alarmants : on estime que 70 % des zones humides ont disparu depuis le début du XXe siècle, dont plus de la moitié depuis les années 1960. Cette érosion massive est due à diverses pressions, notamment l'urbanisation, l'agriculture intensive et, comme le récent arrêté gouvernemental l'a démontré, des modifications réglementaires qui facilitent leur artificialisation.
Cette disparition a des conséquences directes sur la biodiversité. De nombreuses espèces végétales et animales qui dépendent de ces milieux pour leur survie disparaissent avec elles. De plus, la perte des fonctions écologiques des zones humides aggrave les problèmes environnementaux, tels que la pollution de l'eau, l'érosion des sols, et l'augmentation des risques d'inondation et de sécheresse.
Il est important de noter qu'un inventaire des zones humides n'est jamais totalement exhaustif. Selon la méthodologie employée et l'échelle d'inventaire retenue, certaines zones humides peuvent ne pas être recensées. Cela souligne la nécessité d'une approche prudente et préventive dans toute décision affectant ces milieux.
La réglementation des travaux en zone humide est un enjeu majeur pour leur préservation. L'article R. 3.3.1.0 du Code de l'environnement, bien que non explicitement cité dans le texte fourni comme une interdiction directe de construire des plans d'eau, fait partie du cadre général encadrant les interventions dans ces milieux. Il est crucial de rappeler que toute intervention susceptible de modifier l'état ou la fonction d'une zone humide est soumise à une procédure de déclaration ou d'autorisation, selon la nature et l'ampleur des travaux.
La décision du Conseil d'État réaffirme la primauté du droit de l'environnement et le principe de non-régression. Cela signifie que toute nouvelle réglementation ou interprétation des textes existants ne peut avoir pour effet d'affaiblir le niveau de protection des zones humides. Les associations environnementales continuent de jouer un rôle de vigilance essentiel pour s'assurer que ces principes sont respectés et que les zones humides bénéficient de la protection qu'elles méritent.

La bataille juridique autour de la création de plans d'eau sur les zones humides n'est qu'un exemple des défis auxquels ces écosystèmes sont confrontés. La prise de conscience de leur importance et la mobilisation citoyenne et associative sont des leviers indispensables pour garantir leur préservation pour les générations futures. La décision du Conseil d'État est une étape positive, mais elle doit s'accompagner d'une application rigoureuse et d'une vigilance constante face aux pressions qui pèsent sur ces milieux vitaux. La protection des zones humides est un investissement pour la résilience écologique et le bien-être humain.
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