Après le revers de son précédent long métrage, "Michael Kael contre la World News Company", Benoît Delépine retrouve son complice Gustave Kervern pour un road movie d'une rare singularité. Loin des attentes d'une succession de sketchs et de vannes, fruit de leur collaboration passée sur le décalé "Grolandsat" de Canal+, "Aaltra" se révèle être un film contemplatif, oscillant entre le film noir et la comédie grinçante. Le duo nous entraîne dans le sillage de deux handicapés, aussi misanthropes que touchants, embarqués dans une quête burlesque à travers l'Europe du Nord.

Le film débute dans un petit village du nord de la France, où deux voisins, un employé et un ouvrier agricole, nourrissent une haine réciproque. Aucun des deux ne semble épanoui, ni dans son travail, ni dans sa vie. Leur animosité culmine lors d'une dispute qui tourne au drame : une benne agricole chute, les blessant grièvement. À leur sortie de l'hôpital, tous deux sont paralysés et contraints de se déplacer en fauteuil roulant.
Initialement désemparés et confrontés à l'idée du suicide, leur destin prend un tournant inattendu lorsqu'ils se retrouvent par hasard à la gare. Délaissant les élucubrations champêtres et leur humour potache, les deux comparses télévisuels s'essayent sur grand écran à la fable caustique qui a fait leur réputation. Ils entreprennent alors un étrange voyage à travers la Belgique, jusqu'en Finlande, dans le but de retrouver le fabricant de la benne maudite. Ce périple, essentiellement silencieux, est ponctué de rencontres humaines, souvent singulières et déroutantes.
"Aaltra" se définit comme une sorte de road movie en fauteuils roulants, empreint d'un humour plutôt décalé. Les réalisateurs-acteurs, Benoît Delépine et Gustave Kervern, ne cèdent jamais à la pitié politiquement correcte. Au contraire, ils démontrent avec une franchise désarmante que les handicapés peuvent être "cons", parfois même plus que les autres. Leur voyage est moins une quête de rédemption qu'un prétexte à l'errance, une traversée de l'ennui existentiel où l'objectif importe moins que le chemin parcouru.
Le casting est savoureux, mêlant acteurs non professionnels étonnants et amis professionnels hauts en couleur. Parmi eux, on retrouve les performances jubilatoires de Benoît Poelvoorde, de l'entarteur Noël Godin et même du cinéaste Aki Kaurismäki, dont l'ombre plane sur l'ambiance et l'humour nordique du film. Cette participation renforce le sentiment d'un regard critique, teinté d'un humour particulier. Le budget, aussi ridicule soit-il (150 000 euros), n'a pas empêché la création d'un univers singulier.
Le film s'inscrit dans la lignée de "C'est arrivé près de chez vous", affichant un penchant corrosif pour les êtres humains en marge de la société. Comme dans tout road movie qui se respecte, le voyage est jalonné de péripéties qui font évoluer les personnages, du moins dans leur capacité à se supporter mutuellement. Leur méchanceté, initialement dirigée l'un vers l'autre, se mue en une franche bêtise envers autrui.

"Aaltra" est bourré d'humour noir, séduisant par l'originalité de son propos et de son univers, à situer quelque part entre "Don Quichotte" et "C'est arrivé près de chez vous". Le film dépeint une histoire humaine au regard acerbe et caustique, teintée de misérabilisme mordant sur les défauts d'une humanité aigrie et l'absurdité de certains choix de vie. C'est l'homme dans toute sa splendeur, ou plutôt, dans toute sa misère.
L'indigence des personnages, de plus en plus irascibles au fil de leur périple et de leurs rencontres singulières, loin d'être celle de l'entreprise malgré son état fauché, nous entraîne vers l'inconnu et la réflexion désabusée. Ils évoluent dans un état d'esprit a priori sans espoir, accompagné de dialogues réduits au strict minimum, d'images en noir et blanc atypique et de décors à la sobriété extatique. L'utilisation du cinémascope en noir et blanc, le duo de personnages mal accordés et une légère tendance à flirter avec le morbide (la scène de l'ongle arraché risque de marquer les esprits) rappellent, en moins bien, "Lune froide" de Patrick Bouchitey.
La bande-son, privilégiant les bruits ambiants de moteurs, de trains, de motos, ainsi que le grain de la pellicule souvent grossier, contribuent à créer un climat revêche, à l'image de l'antipathie bonhomme des protagonistes. Ce film, où les protagonistes sont des invalides, est censé faire rire. Peut-être faut-il être belge ou fan de l'humour irrévérencieux, méchant et décalé pour apprécier pleinement cette œuvre.
Au-delà de l'humour corrosif, "Aaltra" confère une dimension tragique inattendue. Les cinéastes simulent une inaction déroutante au début du film, avant de révéler que la franche comédie annoncée n'est pas le seul moteur. Cette volonté de dédramatisation, loin de fragiliser le film, lui confère une profondeur insoupçonnée. Les deux hommes traînent leur ennui existentiel et tentent d'ennuyer le plus de monde possible, spectateur inclus.
Le film parvient par intermittence à enregistrer une foule de saynètes incongrues et déride les zygomatiques par son sans-gêne et sa prédilection à caresser dans le mauvais sens du poil. C'est une fable humaniste, mais pas dénuée de critiques, qui met en lumière une personnalité assez semblable chez les deux protagonistes, ainsi que leur fichu caractère. Le rapprochement forcé et les situations qu'ils partagent mettent en évidence leur incapacité à communiquer, malgré leur méchanceté commune envers les autres.
Finalement, le seul défaut à cette entreprise, et non des moindres, pourrait être sa durée, qui peut sembler longue pour certains spectateurs. Cependant, avec son économie de moyens, sa nonchalance somnolente et son antipathie bonhomme, "Aaltra" réussit à proposer une œuvre audacieuse et dérangeante, qui laisse une empreinte durable par son regard singulier sur la condition humaine.
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